C’est parce qu’il reste là, dehors, juste là sous la fenêtre, à clouer et à scier cette sacrée boîte. Là où elle est forcée de le voir. Là où chaque gorgée d’air qu’elle respire est pleine de ses coups de marteau, du grincement de sa scie, là où elle peut le voir lui dire : Vois. Vois comme je t’en fabrique un beau. Je lui ai dit d’aller ailleurs. Bon Dieu, tu veux donc l’y voir couchée. C’est comme quand il était petit, le jour où elle a dit que si elle avait de l’engrais elle essaierait de faire pousser des fleurs, alors il a pris la corbeille à pain et il l’a rapportée de l’écurie toute pleine de crottin.
William Faulkner, Tandis que j’agonise.
Évidemment le titre du roman… Mais non, pas d’allusion voulue à toutes les unes qui affichent l’ancienne star de la chanson, Whitney, Whitmorte dirait l’esprit blagueur quelles que soient les circonstances. À la fin de la journée, quelle journée ! mais si enfin vous en avez forcément entendu parler, à la fin de la journée donc, ce pauvre Faulkner s’agrippe difficilement à mon esprit : parce qu’un sosie de Laurent M. dans le RER, sosie qui ne peut être lui puisque ce badge des Beatles ; parce que trois accordéonistes virevoltant sur la musique du Parrain tandis qu’en face elle dodeline de la tête en rythme, sans le vouloir, puisque sous le casque blanc elle écoute vraisemblablement autre chose.

Sur l’écran de fin de journée on s’embarque pour autre chose, tellement autre chose, encore les images de l’ouest lointain, les carabines et les chevaux : magnifique La captive aux yeux clairs.
Hein ? Mais non, bande d’ignares, pas de robe en velours à côté de sa mère et la famille autour.
Quatre pieds de table, une lampe à pétrole trop oxydée, deux rallonges probablement inutiles, un sac isotherme de forme parallélépipédique contenant quatre mugs en plastique bleu et une demi-douzaine de cuillers de la même matière mais rouges, un rouleau de film transparent, un tuyau de douche, etc. L’inventaire à la Prévert finit dans la benne, mais le vide créé n’a pas permis de retrouver ce que l’on cherchera donc encore. En vain ?
Avant cette occupation digne d’un froid dimanche, on avait eu de quoi remplir un annuaire, avec F croisée, J invité, le poulet grillé dont on ignorait le prénom, et tous ceux venus voir la projection de The American Tetralogy de Philippe Terrier-Hermann, offrant dans la salle 2 de Beaubourg un moment superbe à la croisée de la photographie, de l’écriture et de la musique, un moment qu’on appelle encore cinéma. Sur l’écran de mon téléphone ne s’affichait alors plus que d’étranges rectangles rouges barrés de rayures multicolores : The End.

Pas de photographie. L’appareil est resté chez W, sans doute avais-je eu inconsciemment peur qu’il souffrît du froid intense qui bordait la Loire ce matin. Pas de photographie. Pas d’image. Pas d’image de la glace charriée par le fleuve, des étals devant lesquels on hésite parfois, du hall de gare où l’on attend Laurent, de la neige qui nous amuse encore, de l’ambiance douce du restaurant où tu as bien eu raison de prendre des quenelles de brochet, des vitraux et des couleurs qu’ils diffusent. Pas d’image de ces hommes et cette femme qui s’affairait dans cette chapelle, avec dans les mains une serpillière, un balai, un bidon de cire ou des fleurs ; l’évêque vient demain. C’est peut-être là le plus grand des regrets, être face à cette scène d’une photogénie évidente, un moment de cinéma même, mais le laisser là, laisser aussi cette femme assise, ne bougeant pas sauf pour tourner la tête dans notre direction.
À propos de direction il nous faut repartir. Sur l’écran, le soir, Liz Taylor épouse Richard Burton et se retrouve au milieu du Texas, où l’horizon est comme un titre de film : géant.
SUPPRIMÉ. L’adjectif est en majuscules sur le panneau censé m’indiquer la voie. Finalement c’est la suite logique d’une journée un peu… enfin non rien… donc le train est supprimé mais te voici, bonne nouvelle en échange de laquelle je t’en annonce une autre, le retour du chauffage, finies les moufles sur ton clavier. Évidemment on oubliera le retard qui complétera la suppression, on n’est pas là pour râler mais pour se satisfaire du moment : l’accueil chaleureux, les échanges intéressants, le buffet réussi, les sourires, ta présence…
Au départ de Nation, elle avait mis fin à une conversation « parce que le métro va partir. » Mais finalement la v’là qui cause encore quelques secondes plus tard, évidemment il faut couvrir le bruit et dire bien fort ce que personne ne veut entendre, les cancans sur cette fille là, qui en a bien des problèmes de cœur, et puis ensuite cette morte, elle dit ça comme ça, que l’autre est morte, d’une manière, comme dire… ah ben oui tiens, voilà, elle confirme : « Oui tu sais je suis à l’hôpital Truc, en master 2. » Trois blabla plus tard elle raccroche, compose un autre numéro, prononce la phrase qu’il ne faut pas (« Oui bonjour vous avez essayé de m’appeler »), dit qu’ah bon justement elle est médecin, et moi je l’écoute, parce que de toute façon que voulez-vous que je fasse d’autre, et puis un autre appel, enfin bref, elle doit se demander pourquoi je la regarde fixement, elle ou son reflet dans la vitre entre deux stations, elle ne comprend pas qu’elle me fascine, elle n’imagine pas que je me demande qu’elle âge elle peut avoir, elle ignore que je l’imagine seule dans les rayons d’un supermarché, elle ne sait pas que j’essaie de deviner à quoi peut ressembler sa vie et les bibelots posés sur son téléviseur. Certes, aujourd’hui on ne peut plus poser de bibelots sur les téléviseurs. Mais je suis sûr que ça la démange.
Et me voici face à un grand nombre d’hésitations, d’incertitudes, de lacunes : les cadratins, les capitales, les accords…
L’incertitude c’est aussi au sortir de la séance. Pas sûr d’avoir aimé… Pas sûr ?
Sans se soucier de son rouge à lèvres qui s’écaillait, elle a engouffré ses champignons marinés, s’est attaquée par la tête aux sardines frites, a essuyé avec sa serviette le gras à la commissure de ses lèvres.
Ma lecture des Tendres Plaintes de Yoko Ogawa avance doucement : les conditions de transport ne sont actuellement pas optimales pour déployer un livre. Le matin, tandis que le jeune homme révise ses hiragana sur son téléphone portable, j’étais d’ailleurs un peu en lévitation entre les autres passagers. Passagers, patience, passivité. Mais réactivité, il y a ce fichu dossier à terminer… (et ma tête dans le journal, mais ça n’a rien à voir).


Le torse en débardeur de David Beckham est coupé en deux sur le sol de la rame. Je sais que de l’autre côté de cette page l’image offre plus d’indécence, peut-être d’érotisme : nul débardeur et un plan plus large. À côté de cette vision d’homme déchiré que je ne prendrai en photo qu’une fois au terminus, l’homme a l’allure triste de ceux qui, à toute saison mais surtout actuellement, sont allongés sur les quais du métro. Je reviens de l’Espace Pierre Cardin, où assis sur d’improbables fauteuils au velours abîmé et à l’assise inconfortable, j’ai vu défiler les @ sur l’écran puis les vêtements
gris sur la scène. Avec N, puisque ô bonheur elle était là, on s’est attristé de ce camaïeu mais qu’y pouvons-nous… Au sortir en revanche, l’obélisque était aussi vive que le froid et à l’arrivée, les yeux étaient bleu clair et me rappelaient comme à chaque fois quelque chose de l’Italie lointaine. Mais c’est surtout du Japon que l’on a parlé ; Romain était finalement resté pour le bourguignon.
Déjà, à travers les voilages de la chambre d’hôtel, une lumière étrange ; ce n’est pas un ciel bleu. Voici qu’en effet la neige tombe, fine, si fine que plus tard elle sera trop friable pour une boule efficace ; la bataille sera de courte durée.
Évidemment ça glisse un peu, tirer la valise est un peu difficile, au marché c’est compliqué puisque tout gèle, le poisson ou les fruits… Mais entre chaleur familiale, plaisirs de panettone ou lotte et cette sensation enveloppante qu’offre la neige et sa lumière, on apprécie ce dimanche. Même si, encore, il faut attendre…
À travers la vitre du train, les couleurs sont rares et les arbres sont un peu leur propre fantôme. C’est donc un peu comme dans le film du soir, ce superbe La Chevauchée des bannis d’André de Toth, western aux âmes perdues dans un blizzard enneigé, ces âmes qui fuient et souffrent autant du froid que du désir. Avant de fuir une dernière fois ils dansent. Dansent ? Bougent maladroitement, secouent littéralement ces femmes qu’ils désirent, sous une incroyable tension et sur la lancinante ritournelle d’un pianiste ignoré.









Il y a les rideaux verts (entre glauque et opaline) d’un compartiment, banquette assortie avec supplément de rayures grises. Il y a, à travers la vitre, les paysages plats entre Blois et Les Aubrais.
Il y a ce tramway. Il me demande de jeter un œil mais je ne comprends pas la première demande ni la deuxième. À la troisième je réponds que non, que je vais descendre.
Il y a ce petit restaurant asiatique d’Orléans, Orléans ciel bleu, avenue aux façades anciennes et plutôt élégantes, bouffe dégoulinant comme un vieux rhume finissant en regret d’être entré ici parce qu’on n’avait pas beaucoup de temps.
Il y a sûrement de joli paysages entre Orléans et Châteauroux ; les as-tu regardé, toi ? Je ne sais pas, j’ai dormi.
Il y a le wagon un peu triste, tissus bleu pâle et motifs beige, plafond lavande, et les horizons enneigés, apaisés et éblouissants puisque le soleil est là.

Il y a enfin Limoges. Nous voilà enfin, des heures plus tard que prévu, des détours imprévus. Entre plaisirs (ce gâteau) et obligations (ses lunettes, des collants parce qu’elle a évidemment froid), je retrouve les rues que j’avais oubliées ; j’ai très peu de souvenirs de cette ville où j’avais fait deux ou trois sauts depuis Angoulême. Il fait déjà nuit quand on décide un petit tour. « Excusez-moi madame, où est la Cathédrale ? » Joli hasard, tu connais la dame, vous vous en amusez et elle montre le chemin. Mais le lieu est fermé et on erre rapidement dans les rues glaciales. De toute façon au chaud les révisions attendent.








Hors Pistes. Valérie Mréjen à Hors Pistes. Ah Mréjen. Évidemment Mréjen. Des mots et des visages, des histoires que d’autres racontent, dernièrement des visages mais pas de mots, des visages fixés, des visages se voulant beaux, rendus plus beaux, rendus différents, on a le temps de les regarder, scruter, d’y voir – ou d’y chercher – les défauts, la gêne, et les regards se détournent, les sourires sont embarrassés, nous aussi, parfois à peine, c’est cocasse et touchant aussi, pas seulement embarrassant, c’est plein de questionnement et d’amour aussi sûrement. Mais tout de même, je préfère* les mots, les mots et les phrases, les vieux films si joliment colorés, les mots aussi sont colorés, couleurs vives. Mais Édith Scob ne dit rien.
* préférence toute relative, oh la la ce plan sur les « toits » de Tokyo…
Deux présences ici, car pour une fois je reste, le matin comme prévu mais l’après-midi parce que c’est plus raisonnable, plus simple, plus efficace. Sur le canapé, les clichés allongés. Je n’y vois rien, rien qui m’aide, seulement deux groupes, le noyau dur en quelques sortes, cette quinzaine, et puis les autres. Et puis tant pis.
Alors tout de même, Naomi, Naomi Kawase pour Hanazu, je ne sais pas, oui, non, bah, oui mais non. Plutôt Gus finalement, Gus Van Sant et sa fable déjantée de Even Cowgirls Get the Blues.

